Voyage intérieur d’un itinéraire en Colombie Britannique

D’abord il y a eu Vancouver pendant une dizaine de jours puis Vancouver Island. De Victoria à l’extrême sud de l’île puis poussant vers le nord jusqu’à Quadra Island pour finalement revenir dans la Comox Valley où je suis restée deux mois.

Mon itinéraire s’est fait au fil des rencontres, des imprévus et des opportunités. A l’échelle du Canada, je n’ai fait que des sauts de puces, je ne me suis pas lancée dans un road trip à avaler des kilomètres, à faire de fréquents stops dans une boulimie de curiosités et de lieux à visiter. Mon guide de voyage m’est rarement utile. Je constate que je suis allée dans des lieux très brièvement mentionnés voire pas du tout…. Et mes souvenirs y sont plus intenses que pour les sites où j’ai suivi le guide.

Mise à l’échelle

J’ai suivi mon objectif premier qui était de vivre au rythme canadien. Et puis un calcul était simple, je voyage seule donc je ne partage pas les coûts, une voiture de location représente beaucoup de frais pour une personne seule. Je ne souhaitais pas non plus acheter de véhicule. Depuis ma propre expérience à la revente avant mon départ, je considère que la possession d’un véhicule tient plus d’une charge financière et surtout matérielle que d’une indépendance. A moi d’en assumer les conséquences pour mes déplacements loin d’une Europe où en un quelques instants il est possible de trouver une connexion multimodale entre train, avion et bus pour se rendre aux 4 coins du continent.

Au Canada, les lignes ferroviaires pour le transport de personnes sont rares et coûteuses, avec des trajets réputés lents et longs. Le pays s’est pourtant structuré à ses débuts à l’aide du chemin de fer en reliant ses littoraux. La voiture a bouleversé en quelques décennies à peine ce que les colons avaient bâti pendant plus d’un siècle. Et le transport routier est essentiellement dévoué au véhicule individuel, il est possible de trouver des lignes de bus, une option à prendre… quand elle existe.

Depuis ma sortie de l’avion, je prends donc le temps du déplacement pour organiser un trajet avec des covoiturages que je trouve généralement par bouche-à-oreille. Je n’ai pas encore eu de succès sur les plateformes locales ou les groupes Facebook. Mais j’ai plusieurs fois trouvé de fortuites occasions qui se sont présentées à moi et m’ont fait vivre d’agréables trajets. J’ai aussi pu emprunter un truck – pick up – pour aller une excursion d’une journée.

Décaler son départ d’un ou deux jours ou encore envisager son itinéraire avec quelques détours peut permettre de trouver la juste solution. Le statut de voyageur solo itinérant est précaire sous certains angles mais je vis une sensation unique de liberté. Elle est énergisante. Et puis je jouis pleinement de la longue durée de mon PVT plutôt que de voir cette longue période comme un vide à remplir, j’y vois un temps suffisamment long pour m’octroyer le temps. Je ne m’attelle pas à définir en amont un programme à partir d’une checkliste, mais prends le temps de considérer les situations et de nouer des contacts pour explorer des possibilités et saisir sereinement celle qui a du sens à l’instant que je vis.

La machine à sous des premières semaines

Après 3 jours à Vancouver je commençais déjà à sentir que les billets filaient sans que je ne comprenne tout à fait comment cela pouvait aller si vite… J’avais souvent entendu dire que les Vancouvérois bénéficiaient d’une excellente qualité de vie dans un environnement unique dont ils payaient le prix au quotidien. Évidemment, il me fallait être sur place pour en prendre conscience. L’état d’incertitude engendré par la peur du manque d’argent agitait mes anxiétés prêtes à s’emballer comme les valeurs en bourse n’attendant qu’une annonce pour faire jouer les yoyos. Là il fallait réagir et suivre ce que je faisais de mes ressources. Dans les joies du smartphone et des applis, j’ai alors entamé un suivi des dépenses qui a suffi à me rassurer et à faire le point. Je n’en étais qu’au début de mon séjour et je n’avais encore aucune idée de ce à quoi ressemblerait mon quotidien estival. Dans ma tendance à anticiper le pire plutôt que considérer ce que je savais et ce dont j’avais la maîtrise, je m’étais tout de suite imaginé que l’argent continuerait de m’échapper tout l’été. Ceci étant, mon impression initiale était juste. Je peux maintenant dire que mes premiers quinze jours passés à Vancouver m’ont coûté autant que les deux mois qui ont suivi sur Vancouver Island.

Finalement, le séjour fut coûteux mais j’ai pleinement pris plaisir à mon exploration en restant vigilante. Le suivi m’a permis de dégager une vision globale de mon expérience et de savoir comment alterner mes différents modes de séjour. Et puis l’appli n’a plus été seulement dédiée à l’enregistrement de mes dépenses mais aussi à celui de mes premiers salaires. Dans un moment de profonde satisfaction, le solde est alors passé au vert.

Un été de volontariats

A l’opposé de mon séjour à Vancouver, mon mode et mon niveau de vie ont changé à partir du moment où j’ai fait du volontariat chez l’habitant qui consistait à donner 4 à 5 heures de travail par jour pendant 6 jours par semaine (conditions courantes qui peuvent varier selon les hôtes, voir les plateformes wwoofing, HelpX ou workaway) contre l’hébergement et le couvert.

D’une part les frais courants se sont réduits aux simples plaisirs que je voulais m’octroyer. D’autre part, les lieux où j’allais apporter mon aide étaient à l’écart de zones aux tentations onéreuses. Ma dose quotidienne d’Americano a drastiquement chuté au profit d’un apport nutritionnel recommandé en anti-oxydants largement atteint à picorer framboises, myrtilles et mûres à même l’arbuste.

Du jour au lendemain, j’en revenais à la simplicité et au nécessaire : avoir un toit pour dormir et s’alimenter. De même, je passais de la flânerie au travail physique et manuel. Toute la journée à l’extérieur, je travaillais essentiellement dans des potagers et jardins florissants au cœur de l’été. Moi qui m’était toujours sentie capable que de rempoter des plantes vertes increvables, je montais sur des tondeuses autoportées, aidais à assembler des planches pour une clôture anti deers (cervidés locaux que j’assimile à des chevreuils). Je jouais des cisailles pour tailler des arbustes, posais du paillage au pied des cultures, je découvrais que désherber m’offrait un fructueux moment de méditation… Et tout cela dans la plus sincère confiance de mes hôtes habitués dans l’accueil de voyageurs de toutes origines et aux passés les plus divers et expérimentés dans les travaux extérieurs.

Parfois dans des endroits reculés, plusieurs fois dans de grands terrains foisonnants au bord de routes sans issue, j’étais loin de la « big city ». Le matin j’entamais mon vivifiant labeur dans la fraîcheur matinale en admiration devant chaque environnement que j’ai eu la chance de voir évoluer au fil des heures et des jours. La nature s’offrait partout, immense, la forêt me captivait, du vert, des cimes, des parfums nouveaux.

Après les heures de travail, c’était le repos bien mérité ou des séances d’exploration des environs puis la conclusion du jour avec mes hôtes autour d’un repas cuisiné ensemble et la plupart du temps un savoureux prétexte à se retrouver pour nous plonger dans des discussions sans fin.

La richesse des rencontres

Le volontariat, c’était l’introduction parfaite à la vie locale canadienne. Voilà ce que j’étais venue chercher. Grâce à mes hôtes et en fréquentant régulièrement les environs, j’ai fait des connaissances et commencé à nouer des liens. Mon anglais a naturellement fait un bond au point que je passais des semaines entières sans prononcer une phrase en français.

Tout ce temps passé dans ces foyers a une valeur inestimable aujourd’hui. C’est cela qui donnait teintes et reliefs à mon expérience. Ma solitude n’était pas un poids, je réalisais que bien au contraire, elle était mon sésame pour entrer en contact avec mes hôtes et nombre de personnes rencontrées ici et là, dans un coffee shop, dans un bus, en selle à vélo… Les Canadiens sont bavards dans les coins de la Colombie Britannique que j’ai explorés et ce serait bien dommage de ne pas en profiter. Ils sont aussi curieux et les conversations se développent au fil de récits comme autant de poupées de russes en cachant une nouvelle.

Nous parlons ici de la fibre humaine, ça câble ou ça ne câble pas. Je ne me suis pas sentie à l’aise partout ou pas de la même manière. C’est justement en renouvelant l’expérience de séjour chez différents habitants que j’ai commencé à ressentir et à comprendre avec qui je « connectais » et ceux avec qui la ligne se retrouverait en dérangement. Je crois que mes rencontres constituent peu à peu mon véritable bagage, celui que j’emmène partout avec moi. Il est personnel, une ressource pour mon épanouissement et aussi ce qui me propulse dans mon itinéraire.

Mes rencontres m’apportent des solutions. Régulièrement elles viennent d’elles-mêmes. Être présent au moment avec vigilance, c’est être disponible pour voir les opportunités qui m’échapperaient dans une tentative de contrôle. Plusieurs fois j’ai pu profiter de covoiturages, souvent sans frais, et d’une sympathique compagnie pour le voyage. Continuant ainsi de faire le plein de bons plans, d’adresses, d’idées d’itinéraire et aussi de personnes à contacter. Pour exemple, j’ai terminé mon chapitre insulaire accueillie pour quelques jours à North Vancouver chez K. rencontrée cet été. K. m’avait conduite d’une île à une autre. Nous avions fait une halte chez une de ses amies. A présent je suis en contact avec la fille de cette dernière, grâce à elle j’ai trouvé mon prochain job dans les montagnes.

Je le sais. J’ai avancé.

Sur un plan qui ne se mesure pas par des distances, des heures ou des dollars.

J’ai le sentiment que ma vie change. Doucement, il n’est pas nécessaire d’accélérer le rythme. Mes 3-Décalages, temporel, physique et culturel, m’aident à me recentrer car je me suis extraite du vacarme sensoriel et émotionnel d’un cadre de vie que je subissais. Je sentais qu’il ne me convenait pas mais je ne voyais aucune alternative. J’en ai trouvé une pour la période actuelle. Aujourd’hui je ne sais pas où ma Route m’emmènera, j’ai des projets, des idées, des envies. J’ignore aussi quelle sera la durée totale de mon séjour au Canada, il est tellement tôt encore.

Je sais où je suis… « Là et maintenant » et non plus « là-bas peut-être un jour ».