Mode piéton en soif de bitume de Commercial Broadway à East Vancouver

Guidée par ma curiosité pour la suite de mon exploration, je me dirige vers Commercial Drive à deux blocks de mon hébergement. Un quartier que j’avais effleuré du regard à mon arrivée et avait semblé regorger de trésors à explorer. Sur le plan, une ligne droite, une longue rue entrecoupée d’autres à la perpendiculaire. Plan typique des villes nord américaines. Système fidèle à sa réputation, cela limite les soucis d’orientation. Néanmoins je n’en délaisse pas l’usage de la carte dont l’échelle reste bien utile pour jauger les distances à parcourir, parfois en garde-fou de mes nerfs. Quoi qu’il en soit, Commercial Drive n’a rien d’une rue monotone et offre sur toute sa longueur de quoi oublier notion du temps et des distances.

A la gare Commercial-Broadway, deux lignes de SkyTrain s’enlassent avant de poursuivre leurs itinéraires respectifs et se retrouver une fois la péninsule embrassée. Tout au long de la journée , les passagers affluent et se déversent. Certains sont cependant à l’arrêt dans cette course quotidienne. Des sans-abris, des mendiants et quelques camelots occupent l’espace que le nombre ne fait que traverser. Des livres d’occasion étalés sur le pont, j’enjambe les titres du coin de l’œil. De l’autre côté de l’intersection, l’offre se compose de disques et de bibelots. A un coin de rue plus haut, un homme danse sur du reggae à l’ombre d’un arbre. Il semble planer au milieu de la ville. Parmi les mouvements linéaires des passants et du trafic, il et maître de son propre voyage, libre et heureux. Personne ne songerait sans doute à le ramener dans notre dimension tout comme personne ne viendrait dire à un passant de changer la musique de son métro-boulot-dodo.

Le charme de Commercial Drive, c’est autant la rue que ce qu’elle offre dans ses rues adjacentes. Des voies bordées de hauts arbres feuillus, luxuriants en ce début d’été et offrant une ombre appréciable en contraste des trottoirs dénudés d’autres boulevards. Autour de Commercial Drive, c’est donc un quartier résidentiel occupé essentiellement de maisons divisées en appartement. En cas d’immeubles, ils ne dépassent pas deux ou trois étages et tentent de se fondre dans le style architectural.

M’engageant en direction du Nord, il faut d’abord passer une bosse qui semble mettre en gros plan les montagnes du North Shore. Ensuite les boutiques se déroulent dans toute leur diversité. Je me sens aspirée par cet éclectisme qui rompt avec l’homogénéité des zones commerciales où domine la danse des chaînes et des franchises.

Une vie de quartier s’étale avec toutes sortes de commerces et services. Elle nous emporte dans un tour du monde aussi varié que les origines des habitants. De friperies en supérettes, asiatique, perse ou jamaïcaine, de la boutique bio au revendeur d’informatique, du fleuriste au disquaire. Tout cela ponctue une rue qui offre l’embarras du choix en matière de restauration, il y en a pour tous les goûts et toutes les contraintes, de budget ou de temps.

La food culture semble naturellement à l’honneur, et dans ce tour du monde concentré des saveurs, je me dis que l’ONU ferait bien de s’inspirer de ces lieux pour nous concocter une nouvelle génération d’accord de la paix. Les pizzas ne manquent évidemment pas à l’appel ainsi que les burritos et tacos ou encore les sushis. Mais l’invitation à la découverte va plus loin avec des restaurants portugais, libanais, tunisiens, jamaïcains, une friterie belge, une boulangerie-pâtisserie allemande… Il faut parfois accorder du temps au regard pour identifier ce dont regorgent les comptoirs.

La rue est aussi la scène d’événements au cours de l’année comme une journée sans voiture, des festivals ou encore l’Italian Day en juin, célébrant le Little Italy qui avait marqué les années 1940 et 1950.

Devant un choix aussi large et des lieux plus attrayants les uns que les autres, je n’ai pas réussi à faire mon choix pour mon café starter. Arrivée au bout de la rue, il me faut bien une pause avant de poursuivre vers East Vancouver. Choix limité mais sans regrets, le dernier coffee shop offre une place avec vue sur la rue, ce sera parfait pour regarder un nouvel épisode de ma série préférée, The Street comme j’aimerais l’appeler. Je prends le temps de déchiffrer le menu des cafés et puis c’est le début d’une longue succession d’Americanos. Aujourd’hui avec supplément douceur chocolatée, un appétissant carré de brownies, je rejoins la table prise pour cible plus tôt.

A ma gauche une femme travaille sur son ordinateur, figurante classique des coffee shops où l’on vient profiter du cadre, du réseau et du café évidemment. J’aime l’ambiance de ces cafés, ils m’inspirent à écrire, dessiner, prendre des notes, lire, contempler. Ils sont rarement bruyants, et souvent empreints d’un caractère particulier. On y vient pour travailler, faire une pause, saisir un café à emporter, se retrouver comme ces deux femmes à ma droite qui sont venues avec leurs enfants en bas âge. Derrière moi, le tintement des tasses annonce une nouvelle commande, le moulin à café entame la séquence. Maître de son engin à pression, le barista fait mugir l’eau maintenant chargée des saveurs sombres du café qu’il adoucit parfois dans le chuintement d’un nuage de vapeur.


Après cet épisode qui s’est prolongé sans m’en rendre compte comme l’enchaînement d’épisodes sur Netflix, je pars dans une longue traversée à pied dans East Vancouver, un quartier résidentiel et paisible. Je me délecte des variations des façades en bois, de leur assemblage, des teintes, des aménagements des niveaux avec l’habituelle suite en basement à l’entrée indépendante.

De nombreuses maisons ont des galeries protégées du prolongement du toit à l’avant, parfois des piliers à colonnades apportent une touche distinguée à ces humbles demeures. Dans les rues en devanture, les arbres joignent leurs feuillages fournis tandis que les rues en arrière sont une farandole de raccordements.

En chemin, je tombe régulièrement sur de petits parcs, la version vancouvéroise de l’étriqué square parisien : un carré de pelouse bordé d’arbres sans pelouse avec une aire de jeux, terrain de divertissement des enfants, des chiens et même d’un boa. Dans l’arc-en-ciel de ces écailles réfléchissant le soleil, il est aussi lent que les chiens sont vifs dans leur course poursuite. J’engage la discussion avec le maître du reptile qui m’explique que sa bête à sang froid se régale de cette glissade dans de hautes herbes fraîches. En effet, la journée est chaude et je me demande si ce boa prendrait un coup de chaud en France où s’abat pendant ce temps une terrible canicule.

Alors que je m’étonne de la quantité de micro-brasseries que je passe en chemin, et que j’ai cessé d’en prendre note dans les adresses à voir, je tombe sur une boutique à la façade rose improbable dans un quartier où se succèdent ateliers de réparation automobile, magasins professionnels. Ici faire son choix relève d’un défi : ce glacier offre un comptoir sur trois longues vitrines de crèmes glacées et sorbets dans une quantité inimaginable… Plus de 200 parfums. C’est un lieu de recueillement gustatif international à écouter les langues des visiteurs. La décoration est au niveau du kitsch italien et question défi La Casa Gelato en met aussi une bonne couche car elle a inscrit cette année un nouveau record avec ses 238 parfums… plus un nouveau venu pour célébrer l’événement.

Décidément en Amérique du Nord, il n’y a rien de trop si ce ne sont des limites à repousser. J’espère pouvoir m’en inspirer à l’avenir sans me laisser dépasser par l’inconnu qui m’attend au cours des prochains mois. Et pour le moment c’est un parcours à pied sans plan établi qui me donne la joie de découvertes inattendues. Je les savoure avec autant de gourmandise qu’un délicieux cornet de glace que l’on ne saurait laisser fondre au soleil.