Les premiers pas au fil du regard

Aux premiers jours, j’accuse le coup au réveil. Je suis saisie entre excitation et perte de repères. Les nuits sont entrecoupées, je suis consciente d’être présente à Vancouver. Je sens mon corps. Mon cerveau détient la conscience de cette réalité mais mon corps dicte encore intérieurement un autre rythme. Ce flottement déphase mon esprit et mon corps provoquant de courts élans nostalgiques. De brefs images, des objets, des lieux, des visages, surgissent et ma gorge se serre d’un coup de ces instants qui acceptent mal l’espace clos du box que j’ai cadenassé à peine une semaine plus tôt. Mais ça passe. C’est de plus en plus rare au fil des jours.

Je suis un peu perdue de ce que j’ai à faire pour commencer. Il y a tant à entreprendre dans cette ville immense et rien de concret pour moi, la nouvelle venue sans attaches. Dans la chambre, le matin, je me sens recluse… Pourtant… Je suis libre, purement et simplement.

C’est le moment de désamorcer l’engrenage des pensées et de passer à l’action pour sortir de ce début de léthargie. Prendre chaque jour l’un après l’autre.

N’ayant pu m’occuper bien longtemps avec mes démarches administratives, je passe en mode touriste exploratrice. A la sortie de la banque sur Broadway, c’est Downtown qui m’appelle au bas de la pente. Je les vois très bien ces tours concentrées de l’autre côté de False Creek, une architecture moderne dominant l’historique Granville Island. Il me faut aller les voir de près. A deux pas, un arrêt de bus. En un bref instant, me voilà emportée dans un vaisseau aspiré dans la pente vers le cœur de la cité.

Au hasard de la descente de plusieurs passagers, je sors également du bus. Immédiatement je me sens dominée par des buildings qui s’élèvent haut dans le ciel et capturent les courants d’air. Je suis dans Yaletown, au sud de la presqu’île. Dans ce quadrillage horizontal et vertical me reviennent des souvenirs de Toronto, une douzaine d’années plus tôt.

Milieu de matinée, les rues sont ponctuées du vacarme produit par les travaux de construction alors que quelques fourmis travailleuses vont apporter leur contribution à quelques œuvres bureautiques. Je découvre de nombreux chantiers en cours, et des tours, encore des tours. Des anciennes et des nouvelles qui poussent, elles se dressent dans une fanfare de brises-roches et d’alarmes de recul.

Suivant l’itinéraire conseillé de mon guide, je me dirige vers les curiosités mentionnées. Rien à voir au premier coup d’œil à la Rogers House préservée des touristes par une clôture. Cependant elle ne l’est pas pour les artistes urbains avides d’espaces à accessibilité réduite.

Je découvre aussi Davie Street, le quartier gay. Rue vibrante de commerces indépendants où vont et viennent habitants du quartier et employés des environs. Odeurs et couleurs se succèdent. Un répit bigarré après le vacarme monochrome quelques blocs plus haut.

L’agréable surprise se poursuit alors que je tourne et vire au gré des intersections. Attirée par du vert et de l’ombre, je me retrouve dans des allées paisibles bordées d’arbres, le décor d’immeubles d’habitation et de maisons divisées en appartement. Le quartier semble offrir les ingrédients d’un cadre de vie plaisant alors que je redescends vers le fleuve où une promenade file entre plages de sable et larges pelouses. Balade à pieds, sortie en skate board, partie de volley-ball, promenade du chien, trajet à vélo pour le travail, session de frisbee, pique-nique autour d’un barbecue, baignade ou séance de bronzage, à chacun son style.

En suivant la voie cycliste et piétonne vers l’ouest, je vais de Sunset Beach à English Bay Beach. J’arrive à l’océan. C’est le Pacifique, le magnifique. Une légère brume plane et l’horizon est flou. Au premier plan, d’énormes paquebots sont éparpillés comme jouant une partie de bataille navale en attendant d’accéder au port international. Tout cela sous la vigilance de l’Inukshuk érigé en mémoire des Inuits, symbole repris pour les jeux olympiques d’hiver en 2010.

Arrivée au bord de l’eau, je sens la brise marine, je l’accueille avec plaisir pour son agréable parfum et le rafraîchissement qu’elle apporte. La journée est chaude, le soleil donne. Dans un souffle du vent, je baigne dans l’ambiance maritime, dans un autre, je plonge dans la ville dont le vent porte le son des travaux de construction, du trafic et des sirènes.

A English Bay Beach, on s’allonge face à la mer adossé à des troncs de bois flotté. Quelques baigneurs, des enfants jouent dans le sable. La vue y est unique. Je succombe déjà sous le charme du mélange de reliefs, de couleurs. Une subtile combinaison de paysages naturels. Les pieds dans le sable, je contemple un sommet saupoudré de neige et une marée verte, l’exceptionnel Stanley Park au devant des montagnes du North Shore.

Me réservant le plaisir de la visite du Stanley Park pour un autre jour ainsi qu’épargnant mes ressources motrices, je le longe en bordure de West End et parviens à un port de plaisance. Le Coal Harbour est le point d’ancrage de nombreux bateaux et des hydravions que j’entendais gronder de plus en plus. Les nombreux yachts sont dans le ton des immeubles voisins, de haut, très haut standing. Je me surprends à réaliser que ces tours sont des lieux d’habitation et non des bureaux, je me sens bien naïve du luxe contemporain. Quartier d’une couche favorisée qui peut laisser en bas de chez elle ses engins de navigation, s’étant approprié en guise de détente le moyen de transport originel des populations indigènes et des pionniers. La voie maritime et fluviale est ici celle du commerce et du loisir coûteux. De même que les airs au-dessus du port où se succèdent les hydravions entre excursion touristique de quelques dizaines de minutes et vol vers les îles.

Le quai est un tour du monde linguistique, je saisis une langue différente à chaque banc que je passe. Les locations de vélo vont bon train, les touri-cyclistes vont au Stanley Park dont les pourtours sont aussi ceux du tracé d’une piste cyclable. Alors que c’est la frénésie touristique sur notre rive, j’aperçois en face d’imposants tas de matière de couleur jaune. Du soufre en attente de chargement témoigne de l’activité importante du port de Vancouver, le plus important du Canada.

Je poursuis sur le seawall et emprunte le tracé du Transcanadian Trail devant le Canada Place, centre de congrès à l’architecture inspirée des voiles de bateau. Tout cela ne m’attire pas tellement. J’ai le sentiment de remplir mon devoir touristique, de valider les cases d’une checkliste. Je perds le plaisir de la découverte locale devant de tels édifices. Les cafés ont l’air d’offrir une vue agréable sur False Creek et le North Shore mais je ne me résous pas à m’arrêter prise dans le flux de personnes en promenade où vont aussi des employés de bureau. L’anglais redevient langue courante, les shorts et tongs sont remplacés par les costumes, les appareils photos par les mallettes et sacoches d’ordinateur. J’observe la diversité de la foule autour de moi et constate qu’elle est aussi internationale que l’activité des nombreuses grandes entreprises installés dans la quartier des affaires. Je prends aussi ainsi la mesure de mon voyage car ici, je ne suis pas une Française en Europe, j’ai quitté mon continent et suis curieusement reliée au Canada par notre culture occidentale sans partager la proximité géographique du continent américain.

Profitant de mon day pass, je vais au central Park que j’ai repéré sur la carte pour l’étendue verte qu’il représente. J’ai besoin d’échapper au tumulte urbain. Je découvre un parc aux allures de forêts. Les arbres me paraissent remarquablement hauts, rapidement, je n’entends plus le son du trafic. Les écureuils sont à l’œuvre, aussi noirs que les ours canadiens. Je ne suis pas la seule à avoir choisi ce lieu pour son calme, une équipe de tournage est en pleine action au centre du parc.

Plus loin, un son répété perturbe le silence, je m’arrête devant un panneau à côté d’une maisonnette semblant abriter une quelconque association, j’y lis horseshoe, fer à cheval… mais je ne vois rien qui semble indiquer la présence de chevaux. Intriguée du sens que je doute de comprendre, j’engage la conversation avec l’homme présent. Allan me renseigne, il s’agissait bien de fer à cheval, lancé comme on joue à la pétanque. Ici il faut lancer à une distance de 30 ou 40 pieds (entre 9 et 12 mètres) un fer à cheval dans un bac où se trouve en son centre un piquet qu’il faut atteindre au mieux et idéalement venir entourer du fer à cheval. Sans plus attendre, Allan m’invite à m’y essayer et me donne ma première leçon. Nos fers résonnent au loin, dans un son métallique pour Allan et dans des chocs sourds pour ma part. Nous engageons doucement la discussion, lui racontant ce qu’une Française peut bien venir faire par là. Nous sommes bientôt rejoints par Élise et son chien… Baptisé Café… « Un peu au lait », je n’ai pas résisté devant la couleur du poil, elle en éclate de rire. Élise a été 12 fois championne de la province dont 8 fois d’affilée déclare-t-elle fièrement. Puis Sandy arrive. L’activité regroupe des habitants d’un quartier serein. Ce sont mes premiers échanges avec des Canadiens, tous trois sont enjoués et accueillants. Notre échange est ponctué de rires, l’humour est leur marque ainsi que leur bienveillance. Avant de les quitter, Allan me remet les coordonnées de sa femme qui travaille dans une maison de retraite au cas où je chercherais du travail et m’invite à revenir améliorer mes lancers à l’occasion alors que je m’en vais toute heureuse de cet échange inattendu et chaleureux qui m’a rechargé en interaction sociale après une journée dans ma bulle touristique.

Je me trouve en fait dans une autre ville, Burnaby. L’immobilier a été florissant à en témoigner par les tours imposantes qui ont attiré entreprises et habitants. Aux abords du parc, les condominiums, immeubles en copropriété, sont tous conformes à un même modèle. Plus de dix étages, hall d’entrée éclairé comme Versailles, sol en pierre chic, une allée et un parking bordés de verdure parfaitement entretenu. J’ai l’impression de voir la publicité d’un promoteur immobilier, celle où la construction est mise en scène dans un artificiel décor 3D avec bonshommes et arbres pour les détails vivants. Même réel sous mes yeux, cela n’a malheureusement pas de vie et malgré le faste employé, je leur trouve le côté curieusement déjà désuet des constructions de la fin du 20e siècle.

Je ne constate pas de vie commerçante en dehors de centres commerciaux. L’un deux est tout de même particulièrement intéressant et dénote une forte présence asiatique parmi les habitants du quartier. Dans un bâtiment de forme cylindrique, je découvre une série de commerces asiatiques. Dans l’arrondi du hall, j’essaie de décrypter l’activité des différentes boutiques, toutes sortes de services, coiffeurs, salons de beauté, agences de voyages, un marché de produits frais dont je ne comprends des étiquettes que le prix… tout le reste est en idéogrammes. Bien loin des exigences de notre rigoureuse DGCCRF sur l’étiquetage. A l’étage se trouve un food court où il y a de quoi s’embarquer dans la découverte de multiples comptoirs et se perdre dans le choix des menus. Un Chinamall à défaut d’un Chinatown pour Burnaby.

Alors que les boutiques ferment, il est aussi temps pour moi de conclure mes pérégrinations de la journée. Je rentre, heureuse de faire le bilan de mon exploration et de mes rencontres à Shelley qui offre une oreille attentive à mon récit. A propos de la présence chinoise autour de Vancouver, elle m’explique que Richmond est réputé pour abriter une importante population asiatique et que nombre de personnes ne parlent pas anglais mais seulement cantonais. Un détail qui renverse ma conception courante de l’immigration chinoise à laquelle j’identifiais le mandarin, le chinois le plus couramment parlé. Mais ici à Vancouver, c’est le cantonais, langue parlée dans le Sud Est de la Chine mais aussi à Hong-Kong.

Non seulement ma journée aura été emplie de lieux mais j’en ai aussi senti la vie locale. Malgré la proximité culturelle et économique du Canada avec l’Europe, de nombreux indices me rappellent le décalage entre nos pays et continents. Même à l’heure de la globalisation, nous sommes ancrés à des lieux et portons nos origines, témoins de la géographie du monde contre l’uniformisation matérielle de nos modes de vie.