Jour J > – > – > – > Aller simple

J’ai quitté la France alors que démarrait son immuable brèche estivale, avant les vagues répétées de chaleur. J’ai laissé l’Europe empêtrée dans d’autres coups de chaud. J’ai rejoint la côte Ouest d’un autre continent bercée par une rafraîchissante brise entre mer, forêts et montagnes. Je suis partie après des semaines de préparatifs intenses à constituer mon nécessaire de voyage en faisant le tri et mes adieux.

C’était il y a trois mois. Un trimestre est passé, une saison.

L’été m’a chaleureusement accueilli dès mes premiers pas sur un nouveau terrain de découvertes. Il me laisse maintenant entamer une nouvelle saison et je regarde en arrière les épisodes passés avec une émotion unique au souvenir du début, du jour J.

En voici son récit…

Sur le quai du RER à Gare du Nord

J’avais été heureuse d’attraper un train ayant pour terminus l’aéroport mais voilà j’ai dû sortir pour saluer les entrailles de la Gare du Nord,

« Attention, exceptionnellement ce train ne s’arrêtera pas en gare de… Roissy Charles de Gaulle ».

Exceptionnellement ? Trois trains annulés à la suite. Je proteste… intérieurement comme tous les franciliens habitués à ces « incidents » et résignés. Aujourd’hui je suis prête à accepter les vicissitudes la ligne B du RER comme un clin d’œil, sa façon de me faire ses adieux, égale à elle-même…

Allez, cette journée a bien quelque chose d’exceptionnel pour moi : départ pour Vancouver depuis l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, en aller simple…

Voyageur d’un jour, passager de toujours ?

Je me dis depuis longtemps que ceux qui vivent et transitent ici sont soumis à une routine quotidienne mais en fait avec ces déplacements au gré des aléas du réseau, ils sont peut-être une forme d’aventurier, un voyageur à la journée dans les sous-sols percés de Paris. Les enjeux de leur voyage : rester vigilant aux annonces intempestives, savoir les déchiffrer, parler la langue du réseau transilien, être patient et faire preuve de sérénité, trouver son chemin, supporter toutes sortes de conditions climatiques…

Bref, se soumettre à l’imprévu jour après jour.

Pourtant c’est de l’ordinaire que j’observe… Cette femme au chapeau qui saute dans le train, trottinette à la main… La conversation de deux voisines se racontant leurs week-ends respectifs, les enfants ayant participé aux kermesses et autres activités sportives par une météo splendide… Cet homme qui passe un coup de fil à une agence immobilière pour une annonce repérée samedi dernier, il scande son nom et déclame son numéro de portable au milieu d’une boîte de sardines en sueur. Notre vie privée s’affiche en public, sans pudeur. Sommes-nous si anonymes aux yeux des uns et des autres ?

Début et fin d’un quotidien

Partir le matin, revenir le soir. Quitter un lieu et le retrouver plus tard, la certitude d’un acquis. La différence entre nos profils de voyageur n’est-elle pas en fin de compte dans cet ancrage ?

C’est justement ce que j’ai décidé d’abandonner, une façon de vivre que je laisse derrière moi pour me constituer de nouveaux repères. J’ai rangé, trié, jeté, vidé, emballé, stocké, donné, détruit pendant des jours. Ne conserver uniquement ce que je voudrais retrouver à mon retour. Qu’en sais-je de cette date ultérieure et de mes besoins d’alors ? Malgré tout, j’ai essayé de donner à ce que je laissais derrière moi une juste valeur, du sens et de la permanence.

Partir suffisamment détachée pour m’épargner la tentation de la nostalgie, ne pas me bercer dans l’illusion d’une zone de confort que je pourrais retrouver. Il s’agit d’un départ sans retour au point initial. Je quitte cet espace, j’abandonne ce temps.

Dilater le temps

Toujours sur le quai de la gare du Nord, 4 trains sont passés, il ne faut pas être pressé. Le voyage au long cours fait passer les frontières et modifie celles du temps. J’ai prévu aussi large que je m’en vais loin.

Nous sommes lundi matin et la priorité est à la fluidification du flux de travailleurs. La gestion de ces flux relève d’une science aujourd’hui, c’est pour moi une loi mystique de la RATP devant laquelle je dois faire preuve de résignation comme dans la file d’attente d’une caisse qui n’avance pas. Je laisse ces cols blancs se livrer à cette aventure urbaine. Je n’entre pas dans le jeu d’autant plus facilement que dans la chaleur de la rame, mon tee-shirt est aussi trempé qu’après une bonne côte à vélo.

Voilà un train… Il va bien à l’aéroport.

Un train court, je trouve cela exceptionnellement ennuyeux à l’heure de pointe d’un lundi matin. J’avais imaginé respirer enfin et avoir de l’espace, mais non j’aurais enduré des trains bondés du début jusqu’à la fin, mon dos mutant en carapace de backpacker. Je suis à seulement une vingtaine de kilomètres de mon point de départ initial et je vis déjà le début de mon aventure. Première épreuve : la traversée de Paris.

Allez merci la RATP, sans rancune ! Autant se quitter en bons amis, on ne se reverra pas de si tôt !

Là-haut

Il reste moins de 6 heures de vol. J’ai été plongée dans un tumulte d’émotions depuis la veille au soir. Je ressens de la peur, de l’angoisse, de la tristesse. Aujourd’hui j’ai l’impression de repartir avec la liberté éprouvée à la fin des études avant d’être prise dans les mailles de la carrière professionnelle et de la vie de couple. Deux domaines dans lesquels je n’ai pas su œuvrer malgré mes tentatives.

Combien de fois ai-je eu les larmes aux yeux ces derniers jours ? Des éruptions d’émotions toujours plus rapprochées. Maintenant que je suis à 12000 m au-dessus de la Terre et à la moitié du parcours, elles s’espacent doucement mais ravinent au fur et à mesure les empreintes les plus incrustées.

J’ai peu lu, écouté de la musique, regardé en boucle des épisodes de The Middle. Quand une banale vie de famille fait sourire de chaleureuse pitié…

Is it because your mother is a control freak, your father has no emotional depth, your brother and sister are taking all their love and leaving no place for you?
The Middle, Saison 9, épisode 1

Quelques morceaux de Pearl Jam, Bruce Springsteen, puis Yellow de Coldplay

Look at the stars, Look how they shine for you, And all the things that you do.

Un instant mélo-maso, une chanson qui remue et racle au plus profond de mon âme à cet instant. Parfois il faut gratter la douleur.

Ambiguïté du départ, joie du départ et angoisse de l’inconnu. Que suis-je en train de m’imposer ? En suis-je capable ? Je réalise que ces peurs surgissent avec des images et des sensations de routine quotidienne, un refuge. Finalement à faire ce décompte il n’y a pas tant auquel je sois fondamentalement attachée.

Dans mes élans angoissés je généralise un détail pour en faire un espace intégral de confort. Tout comme lors des réactions de fuite, une simple idée semble être la solution parfaite. Pourtant non, mes peurs me fourvoient, ces angoisses qui me font croire que ce n’était peut-être pas si mal ce que j’avais… Mais ce n’est plus, j’ai conclu cette période de ma vie dans cet environnement, j’ai tout bouclé, il n’y a pas de retour en arrière possible. Le retour se fera forcément détaché du passé. Est-ce une transition ou un réel chapitre ? Comment découper sa vie en morceaux ? Comme un roman, un manuel, une chronologie…? Ou un recueil de poèmes ?

Ici et nulle part

Quelle étrange sensation… comme être perchée dans les airs ? Ma notion du temps semble irréelle. Quelle heure est-il vraiment ? Apparemment celle du temps restant avant la destination, l’avion est maintenant un sablier. Je pense à mes proches qui suivent le fil de leurs vies pendant que je vais là-bas sans être vraiment là et déjà plus ici.

Je regarde ma montre, c’est la fin de journée à Paris, les retours du travail, le début de la soirée, les courses, les repas à préparer.

Je suis suspendue entre deux temps, entre deux continents alors que je ne fais que suivre le fil du jour. Voilà ce dont est capable l’être humain en s’étant arraché du sol réalisant le rêve d’être un oiseau. Si je devais battre des ailes de Paris à Vancouver, je n’aurais plus d’énergie à accorder à mes angoisses et à verser mes sourdes larmes.

Atterrissage

Et puis j’y suis. Aéroport de Vancouver, une autre ambiance et surtout une réalité. Quelque chose d’accueillant, de chaud dans un décor composé de bois, de bassins d’eau. Le sol est doux, de la moquette. Dans le hall avant les contrôles de sortie et avant de récupérer nos bagages, je me sens invitée à entrer sur le territoire des premières nations, nous avançons au milieu de totems et d’artefacts indigènes mis en valeur dans un grand espace lumineux.

Puis c’est le rituel des arrivées, un process récurrent. Tout se poursuit dans une autre fluidité que celle vécue au départ de Paris, le privilège des voyageurs internationaux. Un premier contrôle sur des bornes, un papier imprimé avec une photo en noir et blanc #tatêtedansunaquarium. A remettre à la sortie de l’aéroport et… à l’entrée sur le territoire !

PVT de 2 ans validé en quelques minutes. Me voilà déjà dehors à respirer l’air canadien et à faire usage de mes dollars canadiens.

Je ne suis plus dans les airs mais j’ai l’impression d’être légère, un envol à bord SkyTrain en partance pour Downtown.