Échassiers nocturnes

Une salle plus longue que large. La cuisine est au fond. Le bar à gauche.

Un mur paré d’innombrables spiritueux invite à la dégustation de créatives combinaisons d’alcool. Les bouteilles s’admirent dans le miroir et met en scène le barmaid. Ce soir il partage son territoire.

Au bout du comptoir, des platines assurent une rotation régulière pendant la frénésie de shakes.

Dos courbé, le DJ s’élève au-dessus de ses platines. Longues mains fines. Elles glissent sur les boutons avec la même fluidité sans doute que sa planche sur les pistes cet après-midi. Entre ses longs cheveux blonds, ses lunettes de glacier brillent et lui assurent un œil perçant pour sélectionner les vinyles de son set. Dans un mouvement chaloupé, il suit la pente et les bosses mélodiques. La tête marque le tempo.

La musique vibre. David Bowie se profile parmi les disques calés de biais dans la caisse.

Un nid de banquettes.

Au bout de l’allée, une fine silhouette habillée de noir, un chignon blond de danseuse.

Cigogne de la vie nocturne.

Le regard vif identifie immédiatement les nouveaux venus. Les échasses avalent les quelques mètres jusqu’à notre table, les menus saisis au passage. La bouche s’étire dans un délicat sourire et le cou se tend vers nous, que souhaitons-nous consommer ? Une voix légère égrène les specials du jour avec autant de détails pour les plats que pour les cocktails. Nous picorons les informations laissées alors que la cuisine appelle pour y cueillir la commande du nid voisin. Nos regards errent entre les lignes et finalement se déposent sur notre choix du moment.

La porte s’ouvre. De nouveaux clients.

Un courant d’air.

Notre hôtesse plane et vient récolter notre choix. Ses épaules découvertes sont soulignées par la ligne nette de sa clavicule. La peau de porcelaine captive mon regard, les bras qui passent sous mes yeux me paraissent trop fragiles pour les menus qu’ils ramassent. J’anticipe une fêlure. Mais la souplesse se conjugue à la vigueur. Une pirouette emmène de nouveau l’oiseau qui se déleste au vol de notre commande et s’en va picorer une nouvelle commande.

Les vinyles s’enchaînent au fil des gorgées de cocktails. Le rythme est plaqué au sol du bout des pieds. Les styles évoluent au gré des fondues passant du jazz à la soul et dérivant vers le rock.

Notre oiseau continue de planer et d’aller de vol en survol entre ses nids, couvant de son regard les couples aux conversations discrètes comme les groupes aux échanges animés.

Les glaçons ont cessé de flotter.

L’heure de migrer vers le foyer.

Urbaine détente d’une soirée nuit hivernale.