Ce voyage c’est le mien

graffiti_hirondelle

Le départ en PVT (Permis Vacances Travail), c’était prendre la sortie d’une autoroute que je ne savais plus suivre. J’avais enclenché le régulateur de vitesse pour éviter de réfléchir, ne pas être emportée dans la fureur des questions existentielles qui ne manquaient pas de revenir à la charge.

Décider de partir c’était me dresser et regarder devant moi. Faire part de mon choix et l’affirmer autour était un premier pas dans le monde pour mon moi (re)naissant, le vrai.

Annoncer mon départ, c’était me confronter à toutes sortes de réactions. C’est ainsi que j’ai réalisé à quel point la voie que je choisissais n’était pas commune. J’ai commencé à prendre conscience de ma singularité avec la conviction nouvelle que cela était juste même si tout le monde ne saurait pas comprendre.

Voici une sélection des réactions observées dans un panel assez divers.

« Tu as trouvé du travail là-bas ? »

Non… Et je n’ai pas cherché.

Sûrement un luxe tout autant qu’une prise de risque aux yeux de beaucoup mais mes dernières expériences m’avaient démontré que dans le domaine professionnel j’étais sur une route qui n’avait pas de sens pour moi.

J’ai été commerciale, cheffe de partie en cuisine, professeure en collège, vendeuse de fruits et légumes, j’ai travaillé en restauration collective, dans la grande distribution, dans des commerces indépendants, j’ai été auto-entrepreneure, je suis diplômée d’une grande école de commerce, titulaire d’un CAP, du CAPES ainsi que d’un diplôme universitaire…

Bref. Je me suis rendue à l’évidence en lisant les expériences des heureux détenteurs de ce permis : le profil d’une PVTiste est moins celui d’une trentenaire préoccupée par comment donner de l’ordre et du sens à son CV que celui d’un millennial qui cherche à le remplir. Mon CV était plein sans savoir où j’en étais.

Comment postuler alors que je ne savais même pas ce que je voulais faire et où je souhaitais aller ? Je partais résoudre une équation à multiples inconnues et je n’étais absolument en mesure d’anticiper ni mon quotidien ni mon environnement une fois sur place.

Il me fallait faire l’exercice de la liberté, celle de voir et d’agir sur place. Me faire confiance pour saisir les opportunités qui me conviendraient, ne pas capituler par peur de l’inconnu avant même d’avoir essayé.

« Tu vas faire quoi alors ? »

Eh ben, je verrai sur place !

J’ai choisi de partir sans autre principe que d’avoir un lieu où dormir à mon arrivée, et de voyager les premiers temps en essayant le volontariat dont j’avais entendu parler pour apprendre à connaître les lieux et rencontrer des locaux. D’ailleurs mes expériences sur place allaient confirmer que la programmation avait ses limites.

Et puis je partais au début de l’été. Une saison parfaite pour voyager en mode itinérant, partir légère, faire des rencontres et garder un état d’esprit positif. Profiter de longues journées, d’une météo clémente, d’activités extérieures. Une haute saison touristique propice aux jobs saisonniers et florissante dans les jardins et potagers.

Enfin, j’avais aussi le droit de m’accorder une période de vacances pour comme transition vers un nouveau chapitre. Mon départ c’était aussi l’espoir de trouver un coin du monde qui me conviendrait. Ma Terre Promise que je ne découvrirais qu’en allant fouiller les recoins de mon itinéraire et en multipliant les contacts.

« Mais tu fais quoi de ton appart’ ? »

Je suis en location, ça tombe bien.

Depuis plusieurs années, ou plutôt de trop nombreuses années, je voulais quitter la région parisienne. J’avais enfin la raison parfaite pour vider les lieux et surtout je découvrais de semaine en semaine le plaisir de m’imposer un tri dans mes affaires. L’heure du reset ! J’ai le matériel mais je repars avec une configuration initiale et minimale.

Me défaire du superflu, apprendre à identifier l’essentiel, se débarrasser du « au-cas-où » pour identifier l’utile, accorder la juste place au nécessaire. Cela se révélait être l’entrée en matière de mon futur mode de vie.

J’ai mis en boîte ce que j’estimais vouloir retrouver à mon retour sans aucune idée du temps qui pourrait s’écouler jusque là et j’ai conservé le peu que j’estimais devoir emporter.

« Tu pars avec quoi alors ? »

Un sac à dos.

Partir aussi légère que possible au sens propre et au sens figuré était l’objectif. Le début d’un nouvel apprentissage. Le minimalisme me demandera encore de la pratique. Se défaire du matériel et aussi cesser de craindre toutes sortes de risques contre lesquels nous cherchons à nous prémunir à 100 %.

Je faisais appel au bon sens en rappelant que je partais au Canada, un pays industrialisé de culture occidentale baignant dans la société de consommation. Avant de me retrouver chez des trappeurs au Yukon, je passerais bien d’abord par des lieux de civilisation !

Au fond de moi revenait toujours ce principe : pour identifier ce dont j’avais besoin, il me fallait déjà savoir ce que j’allais faire… Je serai en mesure d’acquérir le nécessaire le moment venu.

« Tu pars toute seule ? »

Oui et c’est tant mieux.

J’ai mis du temps à me décider à voyager seule. Aujourd’hui je suscite l’étonnement quand j’explique que je me suis autorisée à voyager seule très récemment, c’est-à-dire à peine un an avant mon départ au Canada. Je le déclare en toute franchise car je sais ce que cela représente de changement en soi pour initier ce genre de premier pas : j’avais peur.

Peur de ne pas avoir tout prévu, peur de rencontrer des difficultés sans pouvoir les nommer exactement. Il y avait comme un grand méchant loup prêt à surgir si j’osais me sentir libre de voyager là où j’en avais envie. Tout cela produit par des histoires et des craintes récoltées dans notre société acculant la femme seule à l’inaction ou à la dépendance envers un groupe et/ou une présence masculine.

« Tu connais quelqu’un sur place ? »

Euh non ! Personne.

Je voulais partir, je n’attendais plus d’être invitée à rendre visite à quelqu’un si j’avais une destination en tête.

Une simple prise d’infos sur Facebook et via l’appli de Couchsurfing qui permet d’entrer en contact avec des voyageurs et des hôtes, m’avait confirmé que je n’avais rien à craindre si je pouvais faire face aux premières nécessités.

« Si tu ne connais personne, pourquoi partir là-bas alors ? »

ce pays m’attire ! et il doit y avoir assez de Canadiens pour m’y trouver des amis.

Partir à l’étranger ne signifiait pas seulement pour moi de voir du pays, c’était surtout l’envie de vivre à l’heure canadienne, de m’acclimater et de m’intégrer à la vie locale.

Depuis mes excursions et voyages en solo en France et en Europe, j’avais eu la démonstration que ma solitude était la meilleure ouverture possible aux opportunités. Découvrir un lieu c’est un cadre mais aussi une vibrance apportée par ceux qui l’ont bâti et l’entretiennent. Partout où je vais, je m’interroge sur le quotidien des habitants, j’aime apprendre à connaître la population d’un lieu, y déceler son profil, ses tendances et y nouer les contacts autour de mes expériences et des activités que j’aime pratiquer.

« Ils parlent français là-bas, c’est bien ! »

Ah bah, en fait… j’ai envie de parler anglais, j’ai choisi la côte Pacifique.

Vivre l’Amérique en français n’est-ce-pas le rêve de certains Français ? Cela est d’autant plus simple à croire quand je constate la désaffection de nombreux compatriotes pour les langues étrangères pouvant aller jusqu’au complexe.

Mais voilà, mon rêve était de me réconcilier enfin avec l’anglais, maîtriser cette langue qui me torturait le palais et la mâchoire depuis mes débuts en 4e. Donc pas de demi mesure, j’avais décidé de partir en territoire anglophone.

Vivre l’aventure sur tous les plans !

« Attends, le Pacifique, mais tu pars où exactement ? »

Vancouver, en Colombie Britannique.

Car le Canada s’étend sur toute la largeur du continent américain. J’avais l’impression de vaguement rappeler à mes interlocuteurs à quoi ressemblait la carte de l’Amérique du Nord.

Deuxième pays le plus vaste au monde, le Canada est bordé par trois océans : l’Atlantique, l’Arctique et… le Pacifique. Celui qui m’avait émerveillé l’année passée lors d’un voyage aux États-Unis semblait regorger de trésors spectaculaires dans sa partie canadienne. Vancouver et la Colombie Britannique résonnaient comme les vestiges de l’époque de la conquête du Nouveau Monde, une terre explorée très tardivement où les rivages déchiquetés s’étendaient sur une longueur inappréciable à mon échelle européenne.

Choisir cette destination c’était aussi faire un pas de côté par rapport aux itinéraires habituels en terre canadienne. La lecture de forums et de blogs de voyageurs ou d’expatriés m’a rapidement montré que l’engouement des Français pour le Canada ne se dément pas mais se concentre essentiellement dans l’est du pays. En fait la moindre proportion d’informations sur l’ouest par rapport à l’est n’a fait qu’attiser mon attirance pour ce coin du monde.

Je me remémore aujourd’hui ces échanges et l’amusement que je ressentais devant certaines réactions, parfois aussi une pointe d’irritation face au manque d’ouverture de quelques-uns. Dès le départ, je marchais à contre courant et je devais l’assumer.

Parce que je suis curieuse avant tout

A présent, je réalise à quel point ma curiosité est attisée par ce qui ne suit pas le courant général, l’effet de surface. Je vais vers ce dont on parle peu, ce qui est traité avec discrétion. Je cherche cette part d’inconnu qui me donne une marge de manœuvre, celle qui me permet de m’approprier toute expérience. Le confort n’a pas la priorité mais l’apprentissage, la quête de nouveau… Voilà peut-être ma façon de partager l’élan qui emporta de l’autre côté du monde les premiers explorateurs de la côte Pacifique des siècles plus tard à l’ère de la globalisation.

horizon mer ouest