Aux origines de Vancouver

Continuant à pied depuis Commercial Drive vers le cœur de Vancouver, je me laisse guider par le soleil infatigable dont la lumière perce tendrement la robe des arbres dans des rues paisibles. A l’heure de la sieste, je m’adonne à mes songes pédestres. Je ne rencontre que quelques piétons, c’en est presque dérangeant quand je me rappelle que je suis dans la plus grande ville de l’ouest canadien. Puis, peu à peu, le trafic s’intensifie… en douceur. Je sens que j’arrive dans un quartier plus animé par le bruit ambiant et le ronflement du trafic de plus en plus présent. Les enseignes de certains bâtiments me rappellent que j’approche de Chinatown. Quelques écoles ou établissements associatifs sont dédiés à la population sinophone. Puis sans doute possible, me voilà à l’entrée de Chinatown, les devantures emploient le chinois et des touches de rouge rappellent le caractère du quartier. Partout où je pose mon regard, des fanions et drapeaux flottent.

J’ai le sentiment de me retrouver dans une BD de Tintin. L’architecture est de l’époque de la naissance du quartier. Les frontons sont marqués des dates de construction et portent encore le nom des sociétés qui occupaient les lieux. Il y a ces galeries typiques aux étages. Certains bâtiments sont hauts mais très étroits. La brique rouge est très présente.

Les rues regorgent de restaurants et de commerces à l’activité frémissante, sur le trottoir quelques tables couvertes de fruits ou de poissons séchés essentiellement invitent à venir jeter un œil. La vitrine d’une boulangerie me fait saliver à la vue de gâteaux et pâtisseries à l’aspect appétissant, je ne m’y attendais pas dans ce quartier.

Un aspect attire mon attention ici et me met soudainement mal à l’aise. Les ruelles et arrières rues sont occupées par des formes affalées, les habitants du bitume, dans l’attente, entre deux quêtes de doses j’imagine. Un jeune homme, à peine une vingtaine d’année à en juger malgré ses traits tirés, vient tout droit sur moi en sens inverse et me contourne. Son attention est fuyante. Il va et vient sur le trottoir. Son allure en dit déjà long sur sa situation, il va pieds nus, son short et son tee-shirt sont élimés, aussi sales que son visage et sa barbe. Il renifle bruyamment, bougonne et semble mener une conversation avec lui-même. Ses mouvements erratiques et son comportement clairement dérangé m’inquiète. Son regard flou porte quelque chose d’indéchiffrable et surtout j’y sens de l’imprévisible. Un homme sur le pas d’une boutique regarde passer cet être décharné, je sens du mépris et même peut-être de l’amusement. Scène sordide qui a l’air de se répéter. Cela n’a rien de courant à mes yeux, et me laisse une sensation de gêne mais aussi d’insécurité.

Le quartier voisin de Chinatown, Downtown Eastside sur la carte est malheureusement réputé pour être le refuge des camés et déshérités. D’après les guides, il n’y a pas de quoi s’inquiéter et éviter le quartier, les incidents étant rares. J’ai du mal à croire les informations de mon guide à propos d’un quartier sans dangers. Une bonne partie de ces personnes est sous l’effet de drogues dures, ce ne sont pas des somnifères. Néanmoins je ne sais comment interpréter un tel message qui tend à banaliser la détresse de ces âmes, comme dans une façon d’en ignorer l’existence en en faisant des éléments du décor.

Au parc du Dr. Yat Sen, j’essaie de trouver un peu de calme mais en vain car j’y trouve une activité frémissante, me voilà de nouveau dans le flux de touristes parcouru par la même variété linguistique que la veille mais dans une désespérante homogénéité de comportement selfiste.

Marcher, encore marcher, s’arrêter pour prendre des photos, quelques notes. S’imprégner des lieux que je traverse aujourd’hui et que je ne suis pas certaine de revoir un jour. J’arrive à Chinatown station. Je suis aux pieds de hauts immeubles modernes. Chaque appartement a son petit balcon doté de deux chaises et d’une table. Je parviens à faire un compte approximatif des étages, une trentaine de niveaux empilés avec des vues très variées au fil de l’élévation. En face ce sont des immeubles en briques, les gardes corps en verre et des rehausses témoignent d’une récente rénovation. Mon observation est interrompue par une femme qui semble en pleine crise de démence. Elle parle seule et fort, ses invectives envers un individu invisible résonnent entre les hautes tours, sent-elle des esprits dans les courants d’air qui s’engouffrent dans le couloir de la station ? Presque une répétition de l’épisode précédent, cette agitation individuelle reste ignorée du monde qui la croise.


Ensuite, je reviens dans Downtown côté Gastown cette fois, au nord est de la presqu’île. C’est le quartier autour duquel Vancouver s’est construite, moins de deux siècles auparavant.

Les rues grimpent parfois de façon surprenante. Ce relief brutal est remarquable alors que j’ai marché dans des rues plutôt plates ou en faux plat. D’une rue à l’autre, la pente peut être violente, à la montée comme à la descente. Dans les zones urbaines recouvertes de constructions nous ne distinguons plus qu’avec de vagues sensations la topographie des lieux. Ici soit elle me coupe les jambes, prises au dépourvu, ou bien je distingue la pente longtemps à l’avance dans les longues artères qui se déroulent loin devant soi sans la moindre courbure, des rues taillées au coupe-frite.

A partir de West Hastings Street, l’architecture m’interpelle car j’y trouve un air familier. Est-ce simplement parce le quartier est plus ancien qu’il me rappelle le « Vieux » Continent ? Sans doute à la vue de ces bâtiments en briques rouges et aux belles façades ornées de pierres, enseignes forgées et vitrines aux cadres de bois. En 1886, un arrêté avait imposé la pierre et la brique comme matériau de construction suite à un incendie qui avait ravagé Gastown. Dans la brume qui s’échappe de l’horloge à vapeur, je voyage dans le temps. Mon regard est à l’affût d’indices sur les origines pour me situer dans le temps, parfois le nom d’une compagnie et même une date sont gravés dans la pierre.

Bordé par les chemins de fer, le quartier s’est construit à l’immédiate proximité de ceux-ci et c’est d’ailleurs à la gare qu’il s’arrête sur son côté ouest, laissant la place au quartier d’affaires moderne. Ce sont ces chemins de fer qui ont contribué à donner à Vancouver l’ascendant décisif sur Victoria.

Gastown est un ensemble de rues larges que d’étroites ruelles et arrières-cours laissent communiquer à la façon de nos vieilles cités européennes. Les rues forment des courbes, les immeubles des angles obtus, avant la révolution des angles droits. Anciennement le lieu d’accueil des arrivants et des personnes de passage, aujourd’hui, les touristes viennent voir l’horloge à vapeur et la statue de Gassy Kack Deighton qui a donné son nom au quartier. Mais j’ai le sentiment que les locaux ne sont pas en reste à voir le nombre de boutiques et de restaurants indépendants semblant préserver l’esprit d’un autre temps, les vestiges des pionniers.

Le temps d’un café en vitrine, je redeviens spectatrice du flux urbain. J’observe l’hétérogénéité, âges, origines, styles, engins à moteurs, textiles, estampes cutanées. Alternance entre les modes shopping, boulot, touriste, mais aussi ravitaillement pour ceux dont la misère ne paraît que plus dure sur ce fond de frivolités urbaines. Diverses figures passent et repassent même parfois. Elles atteignent mon champ de vision et semblent passer en ralenti devant moi pour finalement accélérer de nouveau lorsque mon regard en quitte une pour une autre. Au casting, j’en retiens quelques-unes pour la séquence.

Un rouquin en sweat orange… Un homme à la perruque verte et au sweat violet… En contraste avec les anonymes éternels qui laissent entrevoir d’innocents détails… Un trio de jeunes hommes au sac à dos du Vancouver film festival… Chemise et sac à dos, short et tong, casquettes et sac à dos. Alors qu’un père qui tire son gamin dans un chariot à roulettes comme ceux des facteurs en tournée, une petite dame aux yeux fatigués, pousse son chariot auquel pend une ribambelle de sacs comme les bouées aux flancs des navires. Entre le trafic des bus, un pétulant pick up en rouge alerte pour que les piétons fichent le camp de l’asphalte.


Au fil de mes pas, j’ai découvert des rues paisibles et résidentielles qui bordent des quartiers animés d’un liseré verdoyant. D’abord tournée vers les sommets du North Shore, j’ai poursuivi vers le soleil au zénith. Sous cette chaude lumière, j’ai vu briller la diversité de Vancouver dans le reflet des origines multiples de sa population locale. Fruit d’immigrations successives, marcher dans Vancouver c’est se laisser porter sur les flots des courants humains et plonger au contact des strates des générations.